Depart pour LuangNamTha en bus de nuit. J'arrive a la gare routiere vers 4h15, le bus devant partir a 5h selon l'horaire. La gare routiere... plus de tuk tuks que de bus (en fait il y en a 4), et celui pour LuangNamTha n'a rien d'un express, c'est un bus local dont les amortisseurs ont du voir des jours meilleurs. En attendant, je regarde les autres bus en train d'etre charges, c'est a dire que l'on entasse un peu de tout sur le toit, des sacs de riz, des plantes vertes, et meme une moto. On ne part qu'avec une 1h30 de retard (normal, il y avait un match de catch a la tele et le chauffeur voulait voir la fin), ce n'est pas bien grave puisqu'il doit y avoir 9h de route, cela permettra de ne pas trop arriver au milieu de la nuit. Sitot le bus parti, un Laotien tatoue un peu speed s'assied derriere moi et se met a fumer comme un pompier tout en crachant dehors avec une belle regularite. On longe le Mekong, et bientot c'est la nuit... Le tatoue est parti s'asseoir au fond du bus pour fumer de l'opium. Vers 9h, on fait une halte dans un petit village paume, et notre fumeur d'opium embarque le chauffeur; ils essaient de demarrer une voiture sur place, n'y parviennent pas et disparaissent quelque part dans le village. En attendant leur retour, les passagers errent dans le village en regardant les propositions culinaires sur les etals avec un peu de suspicion, car il est difficile de savoir ce que c'est (il faut dire qu'a Luang Prabang, sur certains marches, on propose de la chauve souris et du cochon d'Inde frit entre autres douceurs).
Le chauffeur n'etant pas revenu au bout de deux heures, vers 11h du soir, un autre prend le volant (il y a en general un 'assistant' dont la tache est d'aller arrimer les bagages sur le toit). La route est bien accidentee, manquant souvent de bitume, glissante sous la pluie, ce qui donne le mal de mer a la plupart des passagers qui se vident par les fenetres... Gloups. On grimpe dans les lacets, et comme le nouveau chauffeur ne conduit pas tres bien, il finit par renverser une vache qui errait dans la nuit. Une breve halte, le temps de verifier qu'elle n'est pas entierement morte, puis nous voila repartis. Le bus nous deposera a 5h du matin a la gare routiere de Luang Namtha, un peu hebetes par ce voyage plutot folklorique!
Quelques heures plus tard, me voici juchee sur un authentique VTT pour aller explorer les alentours; petits villages Hmongs batis sur les collines ou il y a encore des femmes en habit traditionel , veste brodees en coton indigo et coiffure elaboree qui travaillent dans les rizieres ou papotent au lavoir. Je grimpe jusqu'a la stupa monumentale qui domine le village (pardon, LuangNamTha est la capitale de la province), dont le ciment n'a pas encore fini de secher. Il faut dire que les communistes ont rase quelques temples en leur temps. Autour de la ville s'etendent les champs, et a certains carrefours, on voit des gens battre le ble au baton.
Le lendemain, depart en minibus vers Muang Sing, un petit village a deux heures de route. D'ici partent les trekks. Avec Elise et Greg, un couple Anglo Suisse rencontre en route, nous cherchons l'itineraire de nos reves. La premiere randonnee que l'on nous propose est un peu la ballade au zoo avec villageois qui chantent a notre arrivee... Bof bof. On trouve une deuxieme 'agence' qui nous propose un bel itineraire, 'tres dur' nous promet on, a travers les montagnes et quelques villages. Cela a l'air plus authentique.
Des l'aube suivante, nous allons faire un tour au marche ou se cotoient les Chinois (la frontiere est tout a cote) et les hommes et femmes de toutes les ethnies du coin, chacun portant sa coiffe traditionnelle sur des teeshirts pour venir vendre leur production; pour certains, l'aller retour represente presque une journee de marche complete.
On rejoint le centre du village, et nous voila partis en pickup dans les chemins de terre qui quadrillent les environs. Il y a Khong, notre interprete cuisinier, un adorable garcon de 19 ans, et Hong, le guide qui connait la route mais ne parle pas et ne sourit guere, plus Greg Elise et moi. Deux heures de route sur des chemins defonces par de profondes ornieres, nous grimpons a l'assaut des premiers contreforts Sino Birmans (les trois pays se rejoignent la), puis nous voila laches dans la nature. Commence une rude descente au milieu des collines pelees, resultat des incendies spontanes, de la culture sur brulis pratiquee ici et de la deforestation... Minute Nicolas Hulot, avant d'acheter des bois exotiques, pensez-y deux minutes, quand on voit les resultats ici, cela serre le coeur. Ou s'arretera la folie humaine?
Dans l'apres-midi, on arrive au village de l'ethnie Thai Lue ou l'on passera la nuit. Environ 25 maison sur pilotis entre lesquels courent les cochons noirs et les poulets. Nous voila installes dans la maison du chef (ils sont elus pour cinq ans par les autres villageois). Aussitot les sacs deposes, nous decidons d'aller nous debarbouiller de la sueur qui nous colle a la peau apres cette marche de plusieurs heures sous un soleil brutal. En bas du village coule une riviere qui va se jeter quelques centaines de metres plus loin dans le Mekong, tumultueux et boueux. D'un cote la riviere tiede ou l'on peut se baigner entre de gros galets et laver son linge (le laver sur soi, car ici, on ne se met pas en maillot, les femmes se baignent en sarong... elles se baladent poitrine nue dans le village mais ne montrent surtout pas leurs jambes), de l'autre cote, une plage se sable fin sur le Mekong, avec une petite anse ou le courant est moins violent et permet de barboter un peu. Deux heures au soleil, a contempler les rivieres dans laquelle les hommes viennent pecher de gros poissons avec des filets a plomb, .
Le soir, nous devisons tranquillement sur la terrasse, quand soudain, une femme apporte sur son dos une filette en pleurs et la confie au chef. Celui ci la prend doucement dans ses bras pour la reconforter. Il apparait quelle est tmbee en faisant du velo (rien n'est plat ici, et aucune des voies qui separe les maisons ne merite le nom de rue ou meme de piste). Tout le village s'amasse progressivement autour d'elle pour jeter un oeil a sa blessure qui est assez vilaine... On s'approche aussi, pour se rendre compte qu'il n'y a rien pour la soigner, le chef se contentant de cracher avec douceur sur la cheville gonflee et ouverte. Finalement, Khong se tourne vers nous pour nous demander si nous n'avons pas une trousse de secours, et c'est Greg qui lui desinfecte la jambe et lui fait un beau bandage... Le medecin passe une fois par mois dans les villages qui bien souvent n'ont aucun medicament pour se soigner, et aparemment peu de connaissances sur les herbes locales. Il vaut mieux choisir quand on se blesse!
L'ascension du lendemain est rude; apres quelques heures de marche sur un terrain relativement peu accidente, on attaque la montee; pres de 500m de denivele en une heure, on arrive au sommet suants et soufflants, dans un vilain nuage de brume (on est a plus de 1600m). On coupe quelques branches pour faire une table improvisee, on deroule les feuilles de bananiers contenant le repas ... et le ciel nous tombe sur la tete. Je n'ai meme pas le temps d'attrapper ma cape de pluie imprudemment laisse au fond de mon sac a dos, juste le parapluie. Nous restons pendant un bon moment, hilares mais glaces sous les trombes, tentant d'abriter comme nous pouvons les vivres... Mon parapluie commence a me gouter dessus. Quand enfin c'est l'accalmie, nous nous ruons sur la nourriture... Jamais de simples boulettes de riz gluant n'auront semble un tel festin.
Puis on repart, enroules dans nos capes, cheminant sur la crete entre les herbes hautes avec les montagnes qui se decoupent sur fond de brume. On dirait une scene du Seigneur des anneaux, les elfes enroules dans leurs capes cheminant tete baissee contre les elements hostiles. Les herbes autour de nous sont si hautes qu'elles nous depassent, coupantes, le sol est gluant. Elise s'arrete pour verifier sa jambe qui la demange.. Une grosse sangsue se tremousse sur son mollet. Beurk! Pendant l'here qui suit, il faut s'arreter toutes les 10 minutes pour une verification, les sales betes se jetant sur nos chaussures dans lesquelles elles s'infiltrent par les oeillets des lacets avant de remonter le long de la jambe, parfois atteignant la cuisse avant que l'on ne les detecte. On en devient paranoiaques, entre crises de fous rires et grands cris quand on en decouvre encore trois ou quatres qui s'accrochent obstinement...
Enfin on atteint une autre crete, un champ brule ou il n'y a pas d'herbe et chacun se deshabille a moitie pour verifier toutes les parties de son corps et ecraser sans pitie les dernieres sangsues.
La route continue, et l'on se croirait a present au pays du Mordor, collines brulees noyees dans la brume, troncs d'arbres calcines, silence presque total ; paysage desole d'une beaute surrelle.
La fin de l'apres-midi nous depose dans le village Akha qui sera notre halte pour la nuit. Cinquante maisons de guingois, parois de bambous sur pilotis, une pauvrete palpable... et nous serons recus comme des rois. La terrasse de la maison du chef n'est guere qu'une petite plateforme de bambou ou nous nous perchons, mais nous y sommes vite rejoints par la moitie des enfants du village. On joue pendant une heure avec les 'appareils photo, il faut les prendre tous a la fois puis leur montrer le resultat sur l'ecran... Ils eclatent de rire en se reconnaissant puis recommencent a poser, serieux comme des papes. On nous apporte des fruits de la foret, on nous repete des centaines de bonjours ravis, on ne nous lache plus. Je sors ma creme anti moustique, dont il me faut enduire la moitie des gens presents qui s'en mettent au bout des doigts, sur le front...
Le soir, on mange quasiment dans le noir, un maigre poulet tue pour nous et prepare par Khong. Apres vient l'heure d'un merveilleux massage par les femmes du village, puis, il ne reste que la famille du chef et nous dans sa maison, c'est a dire une petite piece plongee dans l'obscurite permanente (pas d'electricite ni d'eau courante ici), ce qui vaut peut etre mieux pour eviter de voir l'etat de salete (nettoyer consiste a pousser les detritus avec une balayette par un trou du plancher, les cochons et poulets qui circulent dessous se chargeant ensuite de les faire disparaitre dans leur estomac). On papote a mi-voix. D'un cote de la cloison la femme du chef et ses huits enfants, de l'autre cote, le chef qui nous offre du tabac, puis du betel (que tout le village, enfants compris, machouille avec rage, comme en attestent leurs dents rougies -quand ils en ont). Enfin, il se retourne pour preparer son opium et nous laisse discuter entre nous tandis qu'il fume tranquillement allonge a cote de nous. On a l'impression d'etre passes dans un autre monde. On se couche dans nos vetements tous cracras, en rang d'oignons, sous les yeux d'une araignee monstrueusement grosse (et je ne compte pas les autres pensionnaires de la piece, chiens, poules et autres betes que de toutes facons on ne voit pas dans le noir).
Vient le temps de les quitter. Les enfants nous escortent a travers le village , demandant des photos jusqu'a la fin, nous lancant des dizaines d'au revoirs. Un vieil homme arme d'une magnifique carabine datant sans doute d'avant guerre nous escorte dans les chemins qui descendent le village vers les rizieres; nous traversons de petits cours d'eau, remontons des pentes abruptes aureolees de papillons citron ou turquoise avec le corps orange. Il se remet a pleuvoir, la caravane a l'air bien piteuse; nous sommes, sales, ecorches, griffes par les herbes, trempes jusqu'aux dents car malgre les capes, l'humidite remonte par capilarite depuis les chaussures dont le flic floc regulier rythme nos pas. En plus, il faut, faire des arrets frequents pour verifier les sangsues. Autant dire que le sommet et la fin du nuage sont acueillis avec joie.
Dernier arret dans un village pour le dejeuner ou l'on doit vernir nous chercher en 4x4, mais nous sommes seuls avec les villageois et leurs enormes buffles. On finit les dernieres provisions et on part a la rencontre de la voiture sur la piste... saignee rouge a flanc de montagne (on grimpe vers les 2000 metres), tout juste creusee, on pense a la transamazonienne. Il fait chaud, et toujours pas de voiture. Apres deux heures de marche, nous tenons un conseil de guerre... La voiture n'est toujours pas la, impossible de revenir a la 'civilisation' a pied car il y en a pour 9 heures de marche et l'orage gronde derriere la prochaine crete. Le jour tombe tres tot, il va falloir rebrousser chemin jusqu'au precedent village qui est le dernier avant la vallee. Le probleme est qu'ils n'avaient presque rien a manger et Imprudemment, nous avons distribue toutes nos provisions de secours dans le village ou nous avons passe la nuit. Pas moyen de capter le moindre telephone avant des dizaines de kilometres. Bref, c'est un peu le desespoir. Et puis on entend un vrombissement sur la crete den face. Khong et Hong se mettent literralement a sauter de joie, les pauvres, ils s'etaient crus abandonnes. Le patron de l'agence est venu nous chercher dans un mini camion toyota qui n'est helas pas un 4x4. Si il est aussi en retard, c'est qu'il fait un temps infect sur le sommet que nous devons passer. Il faut vite repartir, car nous n'avons que quelques heures avant la nuit.
On s'embarque a l'arriere du pick up, et pendant quelques kilometres, on roule dans un paysage a couper le souffle, douces montagnes vertes a perte de vue... J'imagine les vertes collines d'Afrique ainsi. Helas, on doit bien vite dechanter, car nous penetrons dans le nuage... Et il se met a pleuvoir, de plus en plus fort. La route, qui n'a ete achevee qu'il y a deux mois, n'est guere qu'une piste de terre collante qui surplombe des a pics impressionants. Les pluies ont creuses des ornieres enormes, qui se remplissent inexorablement, rendant le cheminement de la voiture plus que perilleux. Il faut descendre et pousser, ou plutot retenir le camion pour qu'il ne glisse pas dans le ravin, derapant sans arret sur la boue rouge, criant quand l'un d'entre nous risque de se faire prendre en sandwich entre la camionette et la falaise, trempes jusqu'aux os, surveillant la lumiere qui decroit. Y arrivera t'on avant la nuit? Au beau milieu d'un tournant, nouveau coup dur. Un 4x4 qui tentait l'ascension a casse, immobilise au milieu de la route, ne laissant que tres peu d'espace pour passer entre lui et le ravin. On perd encore une demi heure a creuser des tranchees de fortune avec une pelle improvisee avec mon batonde marche, puis le chauffeur se lance, seul, tandis que nous arc-boutons comme des malaes pour l'empecher de glisser. Enfin, la pluie se calme, et l'on continue la descente en meme temps que le soleil qui baisse, dans ce paysage du bout du monde. Le ciel nous fera meme cadeau d'un immense arc en ciel. Quelle belle aventure!!!
Tandis qu' Elise et Greg remontent vers la Chine, je suis partie vers le Nord Est cette fois. Une halte a LuangNAmTha, puis NongKiaw, un petit village au bout du monde qui se compose de deux rues de part et d'autre de la riviere Nam Ou, encercle par d'immenses pics de calcaire. Ici, l'on peche avec des batons et il n'y a guere d'autre choses a faire que de regarder les nuages aux formes fantasmagoriques de cochons volants, crocodiles et dragons qui s'accrochent aux pics tandis que le soleil baisse. Helas, la mousson s'installe de plus en plus fermement; je redescends donc vers le sud;4 heures de songthaew, cette camionette collective prevus pour 15 et ou nous nous serrons a 27, plus des poules et un cochon vivant attache a l'arriere, sans oublier les innombrables sacs entasses sur le toit.
Decidement, le plus sportif au Laos ce sont les deplacements. Mais malgre les heures interminables passees dans toutes sortes de vehicules sur les routes defoncees, c'est un pays vraiment attachant. Les habitants sont d'une immense gentillesse, et meme si la pauvrete est souvent flagrante, on sent dans cette culture une grande douceur, a commencer par la tendresse infinie dont ils font preuve envers leurs enfants.
Demain, je repartirai pour Vientiane, en esperant un trajet sans trop d'anicroches, puis j'irai visiter les plaines du Sud et la region des 4000 iles, tout a la frontiere du Cambodge. La question est, combien de temps me faudra t-il pour y parvenir...

